



Quand Patrice MAHARIBATCHA, carpiste européen rencontre sur le net celui qui est désormais devenu LE spécialiste de la carpe géante siamoise, que se racontent ces deux experts du club Pêcheur ? Des histoires de carpes géantes bien sûr, mais pas seulement ! Cette interview de Jean-François HELIAS, guide français établi depuis près de 15 ans en Thaïlande, grand spécialiste des carnassiers est aussi l'occasion d'en savoir plus sur la pêche en Asie, sur le matériel de "là-bas", sur les habitudes et les comportements des pêcheurs locaux… Au final, voici un article fleuve, passionnant, qui ravira bien plus que les amateurs de records ou de stratégie… Le cadeau de Noël de 2 pêcheurs amoureux de la pêche et… des autres pêcheurs !
P.M. : Jean-Francois, Comment as-tu découvert la carpe siamoise ?
J.F.H. : Comme pour la plupart des autres espèces de poissons siamois qui m'étaient alors totalement inconnues avant mon arrivée ici il y a bientot 17 ans, ma premiere découverte du Pla Caho s'est faite tout d'abord à travers quelques très rares clichés de ce poisson publiés dans des magazines de pêche thaïlandais. Et en même temps, au travers de conversations avec un ami, Pramote Sukanchan, chez lequel je résidais à mon arrivée ici. Nous partagions trois passions en commun: les femmes, la boxe thaïlandaise et la pêche ! Cette derniere passion nous a entrainé dans diverses aventures à partir desquelles je pourrais presque écrire un livre si j'en avais le temps ! Pramote, ayant fait ses études a l'étranger, parlait un anglais remarquable. C'est surtout avec lui que j'ai pu recueillir les toutes premières informations sur de très nombreuses espèces de poissons siamois dont la carpe géante. Mais les éléments que j'ai pu recueillir à l'époque sur le sujet étaient vraiment plus que minimes puisque quasiment personne ne pêchait vraiment ce poisson à la ligne.
Ce qu'il faut savoir, c'est qu'il n'y avait qu'une poignee de rares pêcheurs sportifs dans le milieu des années 80, pour la plupart résidant à Bangkok, et s'intéressant à des espèces de poissons beaucoup plus accessibles et beaucoup plus faciles à prendre que le Catlocarpio siamensis. Je dis "une poignée de pêcheurs" car il faut savoir que la pêche sportive en eau douce n'est apparue ici il y a a peine deux décades par l'intermediaire de quelques rares pionniers. Et même si le nombre de pêcheurs a largement progressé au cours de ces dernieres années, principalement d'ailleurs après la crise économique de 1997, il reste malgre tout infime dans un pays où la population approcheles 60 millions d'habitants. La Thaïlande étant un pays dont la majorité des habitants sont de religion bouddhiste, leur perception de ce sport est tout a fait primaire et paradoxale. Les thaïlandais acceptent en effet le fait que l'on peche au filet, au harpoon ou au piege - ce qui se pratique ici depuis la nuit des temps - lorsque le poisson est destine a l'alimentation. Mais ils percoivent la pêche sportive comme une passion "négative" dans la mesure où, pour eux, le pêcheur fait souffrir un être vivant uniquement pour son plaisir personnel. Ce peuple étant très superstitieux, il est même dit que ceux qui s'adonnent à la pêche s'exposent tôt ou tard à la malchance. Cela bien sûr n'aide en rien au développement de ce sport.
Il y a une quinzaine d'annéees, la carpe géante siamoise restait encore très méconnue du pêcheur sportif. On ne trouvait alors ce poisson que dans son habitat naturel (principalement les fleuves Mekong et Chaophraya). Seuls les locaux riverains de ces eaux pratiquant la pêche au filet ou à la ligne à main sur ce poisson en connaissaient plus ou moins les moeurs. Des barrières comme la distance trop éloignée de la capitale (plus de 750 kms pour le fleuve Mekong), les frais relatifs à une telle expédition, et surtout le manque total de connaissances sur ce poisson, étaient les raisons majeures faisant que la pêche du Catlocarpio n'était pas du tout pratiquée. De plus, en règle générale, le pêcheur thaïlandais n'estpas du genre "aventurier". Et ne serait-ce que pour parler du fleuve Mekong, pour plusieurs raisons trop longues à expliquer ici, ses eaux ne sont de toute facon pas facile a pêcher à la canne, à l'exception de certains endroits. Il n'existait pas non plus de pisciculture locale pour le Catlocarpio siamensis, il n'avait donc pas encore été introduit en lac ou en étang comme il l'est aujourd'hui. A l'exception du lac de Bung Sam Lan où il y a 18 ans, Khun Somchai, le propriétaire des lieux, en introduit une dizaine, provenant de la riviere Chaopraya, toutes capturées au filet. Cinq d'entre elles pesaient plus de 90 kg.
Pour l'anecdote, il faut savoir que lorsque Khun Somchai a souhaité introduire, en pionnier, la carpe géante dans son lac, du fait qu'il n'existait pas encore à cette époque de pisciculture où s'approvisionner en jeunes sujets, il a du faire appel à des pêcheurs locaux qui ont passé des mois à tendre leurs filets avant de prendre ces 10 poissons. Ces premières carpes géantes introduites dans ce lac sont donc ce que l'on appelle ici en language thaï des "pla tamachat", ce qui signifie en langue locale "des poissons de souche sauvage". Une autre anecdote au passage, relative a ces Catlocarpio est particulièrement savoureuse : Les cinq plus gros spécimens de plus de 90 kgs ont été transportés un par un en pick-up amenagé spécialement pour l'occasion. La carpe géante étant extrêmement fragile, il a fallu installer un système d'oxygénation "sophistiqué" conçu à partir de matériel hospitalier ! A l'arrivée au lac de Bung Sam Lan, pour transporter chaque poisson du véhicule au bord de l'eau, il a fallu 3 personnes tenant religieusement mais fermement dans leur bras chacun de ces monstres. Une des carpes en se débattant a donné un violent coup de queue dans la poitrine d'un des employé de Khun Somchai. Un impact qui en dit long sur la puissance d'un tel appendice puisque ce choc lui occasionna tout bonnement la félure d'une côte."
P.M. : Je sais que tu pratiques d'autres pêches que celle de la carpe géante. Comment es-tu venu à t'intéresser en particulier à celle-ci?
J.F.H. : Ma véritable découverte de la carpe géante siamoise, en action de pêche cette fois, reste malgre tout assez récente. La Thaïlande offre une telle richesse de poissons de sport, tous aussi intéressants les uns que les autres, que je me suis plutôt consacré pendant toutes ces années à d'autres poissons siamois, faisant une totale abstraction du Catlocarpio. Sans doute aussi parce que je n'ai pas eu la chance auparavant de croiser quelqu'un dans mon entourage pour m'amener plus tôt vers la pêche "du Caho", la carpe géante siamoise comme on l'appelle ici. Au cours de ces 17 années ici, je suis venu à pêcher toutes ces autres espèces la plupart du temps à travers des rencontres, des amitiés liées avec des pêcheurs locaux qui m'ont fait partager leur passion pour ces especes avec lesquelles ils avaient des affinités particulières. Mon parcours jusqu'ici a été, en quelques sortes, une quête de ces poissons qui m'étaient totalement inconnus lorsque je résidais en France. Ma nature fait que lorsque j'ai un coup de foudre avec une espèce en particulier, je me consacre alors pleinement a celle-ci, jusqu'a l'extrème parfois. Lorsque cela devient pour moi au fil du temps une sorte de routine, lorsque les sensations et le plaisir qui vont de pair ne sont plus assez intenses, il est temps alors pour moi de passer a la découverte d'un autre poisson. Mon interêt pour un poisson peut durer de nombreuses années comme ca l'a été par exemple pour de nombreuses espèces de la rivière Chao Phraya, ou encore le Spotted Featherback et le Barramundi pour ensuite décroître.
Elle peut rester aussi intense qu'au début comme ça l'est pour les différentes espèces de la famille des Snakeheads, dont principalement le Shado (Channa micropeltes) que je peche principalement au leurre de surface, et qui reste pour moi le poisson carnassier correspondant totalement à ma nature de prédateur, de "pêcheur-traqueur".
Je pourrais presque comparer mon parcours a celui d'un artiste peintre dont les critiques disent en parlant de ses toiles qu'il était alors dans sa période bleue, rouge ou encore jaune. Avec ce dernier coup de foudre pour la carpe géante, je pourrais presque dire que je suis maintenant dans ma periode "noire"! Noire comme les larges écailles d'ébène d'un Catlocarpio, cette carpe géante siamoise qui occupe si intensement mon esprit au quotidien.
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