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Silure sur l'Ebro
Par Thierry de Copenhague

"Chasse, pêche, et volupté" C'est mon modus vivendi et mon surnom, pour ceux qui ont partagé mes pêches : "ne pas se prendre trop au sérieux mais plutôt savoir partager ses cannes !"

Quelque part sur l'Ebro, en avril, avec Olivier, Claude, leur femmes, et Guy. Le vent froid du nord balaye les montagnes ocres par rafales,plus bas le flot terreux charrie arbres et végétation dans un entrelas d'ilôts improvisés par la crue. Guidé par un "pro", Claude, j'apprends à lire l'eau à vitesse grand V. Je fais équipe avec Guy, "la classe". Le menu quotidien : foie gras, filet de boeuf, vins de bordeaux, champagne, adoucira les températures printanières. Mes deux cannes "up tide" de cinq livres et 11 pieds pêchent en face du mobilhome, garé à une vingtaine de mètres . J'ai mis deux cassants en 40 centièmes sur les arbres en face. mes carpeaux d'un kg pièce battent rageusement de leurs queues en surface. J'ai préféré ce montage sans plomb, constitué de 2 mètres en 80 centièmes de tresse armé de 2 triples 4/0. Au dessus, l'émerillon fait la conection avec la tresse en 30 centiemes du moulinet. La lumière décline rapidement, toute l'équipe cuve pour la nuit à venir les excès éthiliques de l'après-midi. Avec ce qu'ils ont descendu, ils pourraient faire le tour de la terre sans escale...
Entre chien et loup, j'ingurgite une ration énergétique en 2 minutes et affublé de lunettes à vision nocturne, je scrute la berge opposée où un lent contre-courrant vient mourrir sur mes appâts. Il me paraît utopique de pêcher le gros du flot, même avec ses énormes tourbillons et remous formés par la crue. La lune, dans son quartier ascendant, dessine des formes surnaturelles sur l'eau. De temps à autre une chasse ou le cri d'un animal m'extirpe de ma concentration, l'odeur de l'eau mêlée aux minéraux environnants se fait plus forte à mes narrines. Un énorme remou m'a jeté sur ma canne de gauche, j'atterris après un vol-plané dans le zodiac en contrebas. Le frein débrayé et le moteur à fond je taverse le bras d'eau d'environ 50m avant de faire un 90 degrés plein gaz vers l'aval, 100 m , 200 m, re 180 degrés vers l'amont où je maintiens le bateau sur place dans le courant, manette au minimum, à l'aide de mon pied. Les battements de mon coeur font tressauter une veine sur ma tempe, je me mets à mouliner comme un fou et je devine, plus que je ne vois, le silure qui dévale le courant à ma rencontre: 30, 20, 10, 5 m, contact ! Dans un eblouissement d'un quart de seconde je me retrouve à moitié sur le boudin du zodiac. Merde ! on peu dire que le premier rushe m'a surpris. Dans la foulée, je réalise que le silure a fait faire un 180 degrés au bateau, direction l'aval et ses enchevêtrements d'arbres immergés, repèrés au sondeur le matin même. Un coup de moteur vers l'amont, scion dans l'eau, je reduis l' ardeur du fugitif et puis , teuf, teuf, plouf ! plus de moteur... Dans la seconde je débraye le shimano, lance 2, 3 fois le moteur, rien à faire, mort ! Talon de canne et moulinet dans l'eau, je me retrouve à pagayer comme un malade, un coup à droite, un coup à gauche, direction le contre courant de la berge opposée, à une vingtaine de mètres. J'attrape le seul gros arbuste de cette queue d'île et y attache le zodiac. Puis, un pied de chaque côté du moteur, assis sur le plancher, je reprends contact. Sans doute surpris de ne plus être tiré mon silure est allé se caver en plein courant, ignorant les arbres immmergés qui lui auraient été salvateurs.

Malgré mes 90 kg en bascule arrière, frein bloqué, bras tendus au dessus du moulinet impossible de rentrer 1 cm de ligne. Je me surprends, serein, contemplant le ciel allumé de mille étoiles. La température me semble douce, et seulement le bruit de l'eau. Je maintiens la pression une éternité, et ca vient, doucement, je pompe comme un galérien en respirant lentement et profondément pour ne pas m'hyperventiler. Avec de la tresse de 60 livres impossible de casser en traction directe ; et je pompe. Un démarrage violent, avant de monter sur le plateau me noie la moitié de la canne, le frein a à peine miaulé... 5, 10 minutes, le poisson est sous le bateau. Je m'arqueboute avec la canne à 160 degrés,et il monte ! il monte, gueule grande ouverte que j'empoigne sans penser aux hamecons et dans un hurlement de bûcheron, je le hisse à bord ; merde ! quel bestiau, 50, 60kg ,au moins 2 mètres !! Sous la lune montante je le décroche et l'encorde dans les règles de l'art pour qu'il ne se blesse pas, puis éreinté, je retraverse au "moulinet" pour atterrir 100m plus bas. le bateau attaché, je retire la sécurité moteur avant de remonter au campement. Reveillé vers 6 heures, je fait le tour de mon monde, la cuite est loin d'etre purgée. alors, armé d'une clef à bougie et de mes muscles, encore douloureux, je descends au zodiac, je retire le capôt du moteur avant de me mettre la tête contre le premier arbre venu. Le tuyau venant de la nourrice d'essence se prélasse, déconnecté du moteur. Quel con ! Je l'ai probablement arraché pendent la chevauchée de cette nuit, j'aurais aussi bien pu ramer avec les rames que "Guy la classe "avait oublié d'emmener : le résultat aurait été identique. Un coup de démarreur et le ronronnement des cylindres m'emmène dans le soleil matinal ; des bancs de grosses ablettes mouchent sous les remous, se jouant de la force du courrant. Arrivé a mon arbuste, je relève doucement la corde avant d'être entièrement trempé par mon silure qui, planqué dans 1m d'eau, n'a pas aimé ce genre de réveil. Donc là ,on est a un partout ; bien douché je mets mon poisson au fond du zodiac, amorti par le caoutchouc du floteur. Au campement tout mon p'tit monde essaie de se tenir debout pour me faire plaisir, malgré un enchevêtrement de cannes indescriptible. Potos, photos, mensurations : 60 kg pour 1,98m ; merci Claude (vieille branche). Après sa remise à l'eau, j'essaie d'enlever le mucus du silure, pas facile, et sur le tee-shirt impossible : "M'sieur le Bondieu, tu pourrais pas lui coller des écailles à c'te poisson, c'est une horreur !!..."


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